Maroc : Rochdi Talib,DG Clinique Jerrada Ouasis

  • 10 avril 2022 / Analyses / 188 / Hanae


Maroc : Rochdi Talib,DG Clinique Jerrada Ouasis

Ce brillant anesthésiste-réanimateur, a une vision qui sort des sentiers battus concernant l’organisation du secteur de la santé au Maroc. Une vision à la fois libérale et humaine. Détails.

Quel a été votre rêve quand vous étiez encore étudiant en médecine?
Mon rêve consistait à faire exactement ce que je suis en train de faire aujourd’hui: mettre en place une clinique à la pointe de la technologie que je gère seul en faisant des choix et en les assumant jusqu’au bout.

Qu’est-ce qui fait que, sur une même promotion de médecins, les uns auront la chance de créer une clinique et les autres non?
Je ne pense pas qu’il puisse s’agir de chance. Avant de créer ma propre clinique, j’ai dû travailler dans une autre plus petite mais qui m’a permis de nouer des relations avec des personnes extraoridnaires, des professeurs et chirurgiens à l’expertise singulière qui me font aujourd’hui confiance et accepetent d’exercer dans mon établissement dans des conditions convenues dans un cadre tout à fait amical. Cette expérience m’a également permis de constituer une épargne significative pour créer la clinique Jerrada qui est aujourd’hui l’une des plus grandes du pays. Elle est en tout cas la plus grande sur le volet réanimation, avec 20 boxes.

Vous êtes seul propriétaire?
Je suis en association avec ma femme, qui est du domaine elle aussi.

L’association n’a donc pas le même effet selon qu’elle soit familiale ou pas?
Je pense qu’en général, pour mener à bien une entreprise, il faudrait limiter les centres de décisions, stratégiques. L’association peut bloquer la célérité de mise en œuvre de certains choix. Le fait que l’entreprise soit familiale n’exclut pas le droit de regard qu’exercent naturellement les actionnaires. Mais, il faut dire que j’ai montré patte blanche durant les trois premières années du projet où la clinique a tourné à plein régime nécessitant même une extension pour la faire passer de 60 à 110 lits.

Pour quel investissement?
L’extension m’a couté quelque 70 millions de dirhams. En tout, l’investissement est aujourd’hui à 140 millions en cumulé. Et cela fait quelques années que l’on veut opérer une troisième extension sur un terrain mitoyen appartenant à la ville de Casablanca. Nous avons envoyé des écrits de toutes sortes et tapé à toutes les portes sans aucune réponse. Nous sommes allés jusqu’à proposer à la ville d’acheter le terrain au prix du marché et de consacrer gracieusement une partie des soins aux patients nécessiteux. Nous ne désespèrerons pas d’avoir une issue favorable à notre requête.

Vous êtes anesthésiste-réanimateur de formation. Cela change-t-il quelque chose au niveau de la gestion d’une clinique?
Oui, et d’une façon déterminante. Ma formation me permet d’avoir une connaissance transversale de toutes les autres disciplines médicales, notamment la chirurgie. Et d’après mon expertise terrain, j’ai pu constater que les cliniques gérées par des anisthéstistes-réanimateurs sont généralement bénéficiaires tout en assurant des soins de qualité.

Que pensez-vous de la thèse selon laquelle le médecin n’a pas à se mêler des considérations managériales, financières et de gestion?
Pour être franc avec vous, je prends de telles allégations pour de l’injure à l’égard de l’intelligence et du talent du corps médical. Je pense qu’au contraire notre activité est tellement spécifique qu’elle ne peut être gérée de façon efficace que si l’on est médecin.

Comment?
La médecine n’est pas un simple commerce où l’on peut se permettre de se contenter d’un raisonnement coût de revient versus marge. Il y a une forte dimension humaine et sociale qu’un gestionnaire pur ne saurait apprécier à sa juste valeur. Un médecin, lui, formé au respect de la déontologie et de l’éthique, ayant touché à la fragilité de la vie, aura cette dimension bien présente à l’esprit.
Pourtant, le commun des usagers perçoit davantage les médecins libéraux comme de simples commerçants, animés d’une soif insatiable du gain!
Je ne me permettrais aucunement de juger les autres. Je parle en ce qui me concerne. Je vous assure que lorsque le choix m’est imposé entre un soin ou un matériau de qualité mais plus cher et un autre moins cher mais de moindre qualité, je n’hésite pas à acheter le premier, bien que cela puisse venir amoindrir ma marge. Et puis, très franchement, je ne partage pas tant que cela cette vision de certains citoyens consistant à considérer la santé comme devant relever de la philanthropie arguant qu’elle n’a pas de prix. Certes, la santé de l’individu est simplement hors de toute quantification, mais la soigner cela a un coût. Au niveau de notre clinique, ce sont des machines à la pointe de la technologie ayant coûté des dizaines de millions de dirhams. Je dois bien rentabiliser cet investissement. J’en connais plusieurs, ils sont prêts à dépenser 1 million de dirhams en une soirée de mariage, mais quand il s’agit de payer le service médical, ils adoptent une posture toute curieuse!

Peut-être parce l’on a intégré, d’une façon inconsciente, un risque probable d’inadéquation exagérée entre intervention médicale et coût réellement supporté?
Je crois que la racine du mal est à chercher au niveau du rapport marchand qui met face à face médecin et patient. Or, à mon avis, cette négociation purement pécuniaire doit être supportée par un intervenant hors du champs médical et là je fais allusion à l’assureur. En fait, le remède miracle à plusieurs dysfonctionnements de notre système de santé se trouve dans la généralisation de l’assurance maladie à tous les citoyens. Dans ce cas de figure, le patient se présente avec une prise en charge et paye un ticket modérateur, dans un rapport complètement assaini et apaisé à l’égard du corps médical, puisque la question financière est réglée en amont entre ce dernier et la compagnie d’assurance dans le cadre de conventions aux clauses bien claires. Ce système permettrait même un meilleur contrôle des prestations médicales et de leur conformité à ce qui a été facturé.

Aujourd’hui, les compagnies d’assurance ont plutôt l’ambition de vous concurrencer. Qu’en pensez-vous?
Je n’ai pas peur de la concurrence à condition qu’elle ne soit pas déloyale. Avec les investissements réalisés au niveau de notre établissement, nous sommes confiants en notre capacité à faire face à la concurrence quel que soit le degré de gigantisme de ses capitaux. Et je dirais même que j’ai un plus qui me met en situation de force qui est le fait que je sois un médecin. Cela me permet de représenter le vis-à-vis privilégié des ressources humaines les plus stratégiques: professeurs, chirurgiens et autres spécialistes de renommée. Sans ce vis-à-vis expert et compréhensif, ces ressources-là iraient voir ailleurs. Et cela semble déjà le cas dans certains établissements aux modèles de fonctionnement purement entrepreneurial. De plus, autre point fort, les gens préfèreront toujours s’adresser à une clinique dont on peut identifier le propriétaire qu’un établissement à l’actionnariat diffus, géré par un simple salarié.

Dans quelles proportions verriez-vous le privé assurer le service de santé publique?
Je vois le privé à 60-70% de l’offre globale.

Seriez-vous pour ou contre la privatisation des hôpitaux publics?
Je ne suis pas contre une libéralisation des hôpitaux publics. De plus, il a été démontré par l’expérience que le privé est meilleur gestionnaire. Ainsi, pour le même soin, le coût de revient dans le privé est moins cher que dans le public. Cela sans oublier la volonté de développement et de croissance qui est plus présente chez l’investisseur privé que chez le fonctionnaire étatique.

Vous êtes très actif en Afrique. Pensez-vous que ce soit un créneau prometteur à l’avenir?
En effet. Nous réalisons de plus en plus d’interventions pour des ressortissants des pays africains. J’ai envie de citer particulièrement le Gabon. Ce pays présente, en effet, un cas de système de santé qui mérite d’être étudié de près. Car il permet la couverture de toute la population par le biais d’un système appelé CNAM GS. Outre sa généralisation, il a cette particularité de faire participer les industries nocives aux frais de la santé. Les patients que nous recevons sont ainsi totalement pris en charge par l’Etat via ce système.

Ne serait-il pas intéressant pour vous d’installer une sorte de filiale dans ces pays ?
Je n’ai pas les capacités financières pour le faire. Et n’oubliez pas que je suis en même temps manager et praticien. Je ne peux donc pas quitter ma clinique pour aller en créer une autre ailleurs.

L’association avec le grand capital peut à cet effet être une bonne solution!
Peut-être. Mais, j’estime pour le moment que j’ai suffisamment à développer ici, au Maroc, dans le cadre de cette clinique. Qu’on me donne juste l’opportunité de réaliser pleinement mes projets et ambitions.


source: economie-entreprises.com

Analyste: Rochdi Talib

Rochdi Talib, président-directeur général du groupe de santé AKDITAL...

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