Maroc : Aziza Nait Sibaha



Maroc : Aziza Nait Sibaha

Atout polyglotte de France24, Aziza Nait Sibaha manie le verbe et la plume, en toute aisance. Ses facettes sont multiples et son parcours corsé. Elle se fait aussi entrepreneure en lançant «Taja», le premier média panarabe dédié au sport au féminin.

Quelle est la journée type d’un profil multi casquettes tel le vôtre ?
Je n’ai pas vraiment de journée type, je dirais plutôt que j’ai plusieurs types de journées. Certes, certaines tâches sont prévues à l’avance, je suis présentatrice et rédactrice en chef à plein temps à France24 où j’ai deux émissions hebdomadaires, mais le reste est variable avec un quotidien ponctué d’urgences, de réunions et de rendez-vous. Aucune journée ne ressemble à l’autre. «Taja» a aussi pris beaucoup de place dans mon organisation. Avec mes amis, nous avons passé beaucoup de temps à brainstormer sur ce projet éditorial, depuis mars 2020 jusqu’à la production en début de cette année. Il faut dire que j’ai la chance d’avoir à France24 une présidente femme. Marie Christine Saragosse est une personne très sensibilisée à toutes les questions d’égalité et d’autonomisation des femmes. Elle était une des premières personnes à qui j’ai parlé de ce projet et elle a été d’un grand apport et m’a encouragée dans ma démarche. Pendant ce début d’année, j’avais aussi les cours que je donne à Sciences Po et il fallait donc s’organiser. Mais j’arrive à remplir toutes les cases et à optimiser une journée de travail pour pouvoir en sortir le maximum. Je fonctionne à l’enthousiasme. J’ai besoin d’avoir une activité intellectuelle et physique, par goût de l’action, par passion pour l’actualité et par impossibilité d’exercer un métier plus routinier. Sinon, je pense que les femmes en général maîtrisent parfaitement le multi-tasking avec un sens aigu de l’organisation, ce qui représente un atout formidable dans l’univers professionnel.
Inégalités, sexisme… être femme journaliste n’est-il pas un peu galère ?
Le journalisme de manière générale est une galère (rire). À la fois passionnant et exigeant, c’est un métier très difficile parce qu’on n’est pas là pour plaire à tout le monde. Nous sommes constamment critiqués parce que nous mettons la lumière sur des choses qui peuvent déranger. Est-ce que c’est plus difficile pour une femme? J’ai envie de dire «ça dépend». Oui, il y a du sexisme partout et oui on fait face à des stéréotypes dans tous les métiers. Pour les femmes reporters de guerre, on va le sentir un peu plus. Après, c’est une question de personnalité. J’ai tendance à dire que les lunettes que la personne en face met pour me regarder, c’est son problème et pas le mien! Si en face je suis en train d’interviewer quelqu’un qui me voit d’abord à travers ses clichés de stéréotypes différencialistes, c’est son problème et pas le mien. Je ne rentre pas dans sa vision déformante, je ne rentre pas dans son stéréotype de genre. Et si j’ai compris quelque chose depuis plusieurs années, c’est qu’il est tout aussi important de dénoncer cela que de se construire soi-même. Il faut faire un travail sur soi pour laisser toutes ses qualités s’exprimer. Il faut se connaître, connaître ses points forts et accepter ses vulnérabilités pour mieux déconstruire les préjugés du genre. Je n’essaie pas de ressembler à quelqu’un, j’essaie de créer mon moule. Ceci pour dire que les difficultés, on en rencontre dans la société que l’on soit journaliste ou pas.
Pourtant les journalistes femmes sont les premières visées par le cyber harcèlement?
Oui c’est vrai, et on ne compte plus les cas de journalistes femmes victimes de cyber harcèlement. Là encore, j’ai envie de vous dire les femmes politiques aussi, et chaque femme qui devient une figure publique. Le conservatisme des sociétés se jauge sur la manière de traiter les femmes. Aujourd’hui, il y a dans certaines sociétés des gens qui pensent, dans l’idéal, que la place de la femme est à la maison, dans sa cuisine à s’occuper de ses enfants! La misogynie prospère dans la sphère publique, et dès que vous mettez les pieds dehors, vous les gênez parce qu’on estime que vous n’y avez pas votre place ou que votre place est plus petite que celle d’un homme. Il faut se faire petite et raser les murs à partir du moment où vous êtes dehors. L’espace virtuel est également un espace public où les femmes se sont beaucoup réfugiées pour mieux s’exprimer, notamment dans certaines sociétés où la virilité est ostentatoire et ne leur laisse pas la possibilité de s’exprimer dans l’espace réel. Sauf que le harcèlement qui était déjà dans la rue, s’est retrouvé en ligne. Pire! En ligne, les trolls s’y mettent en meutes pour museler les voix féminines. Dans mes cours de prise de parole en public et de leadership féminin, j’invite les femmes à revendiquer leur place dans l’espace public et à ne pas entrer dans le jeu destiné à museler leur parole. Quand j’ai pensé à lancer «Taja», je me suis rappelée que les petites filles ne se sentaient pas légitimes à occuper l’espace dans une cour de récréation. Il faut dire que la cour de récré est le premier espace de ségrégation entre les filles et les garçons, c’est à partir de là qu’elles abandonnent leur place dans l’espace public pour laisser les garçons jouer au foot entre eux.
Mais la charge mentale est terrible pour la femme, qui porte aussi le poids du genre…
Absolument. C’est pour cela que je ne dis pas que c’est la seule responsabilité de la femme, tout le monde est responsable. Pourquoi quand on parle à une femme on estime qu’elle est responsable de tout son genre. A ce moment-là, les hommes doivent également être responsables de leur genre. Dès qu’une femme accède à un poste de haute responsabilité, elle ne reçoit pas les mêmes doses d’approbation sociale. Mais pas seulement. Les conséquences sont plus lourdes quand elle essuie un échec et on dira surtout que les femmes ne sont pas faites pour ce genre de poste. Est-ce que moi je représente toutes les femmes? Non. Pourquoi un homme qui peut échouer, même au plus haut sommet de l’Etat, on estime que cet homme a échoué et ce n’est pas toute la masculinité qui est remise en cause ?
Les hashtags féministes se multiplient et se partagent par millions. Les femmes journalistes se sont-elles emparées de leur cause ?
Pas assez à mon goût. Malgré les efforts déployés, les préjugés à l’égard des femmes sont profondément enracinés, notamment dans les entreprises. Les stéréotypes balisent les cheminements de carrière des femmes qui demeurent sous-représentées dans les postes importants. Dans le monde du journalisme, qui ne diffère pas du reste, si on prend l’exemple de la télévision, vous allez trouver beaucoup de femmes devant la caméra, mais peu de femmes dans les postes de responsabilité. Moins de femmes rédactrices en chef, moins de femmes patronnes de chaînes… Dans toutes les strates de prises de décisions, il y a moins de femmes. Donc, ce n’est pas évident de libérer la parole des femmes journalistes et c’est tout aussi compliqué qu’ailleurs. Maintenant oui, il y a des femmes qui commencent à changer la donne. Dans le domaine sportif, il y a un documentaire sorti par des femmes journalistes sportives en France qui dénonçaient le sexisme dans le sport (Documentaire «Je ne suis pas une salope, je suis journaliste» de Marie Portolano). Une première qu’on a un peu censurée tout de même. Donc pour toutes ces femmes, il faudrait qu’on prenne la parole un peu plus, mais pas que. Car le temps du militantisme pour juste dénoncer est révolu. Il faut passer à autre chose. Parité bien ordonnée commence par soi-même, il faudrait que les femmes qui ont réussi balisent la route à la relève féminine. Il faut que les Queen Bee, les femmes bien placées dans la hiérarchie décisionnelle et qui refusent de partager leur pouvoir dans la ruche, soutiennent l’avancement des jeunes femmes méritantes au lieu de barrer le chemin vers la parité professionnelle. Pour les femmes qui ont de l’argent à investir, il serait temps de soutenir l’entrepreneuriat féminin. J’estime que j’ai une responsabilité aussi, et chacune d’entre nous doit jouer son rôle.
Vous venez de lancer «Taja», le 1er média exclusivement dédié au sport féminin panarabe. C’est du journalisme ou du militantisme ?
C’est du journalisme. On essaie de donner une offre journalistique assez importante, et malheureusement comme ça existe peu, on est perçus comme du militantisme. Pour la petite histoire, quand je cherchais des partenariats ou associés pour lancer «Taja», un homme m’avait demandé pourquoi je n’en faisais pas une association plutôt qu’une entreprise car faire porter ce magazine par une association sera plus simple à financer par les nombreux organismes internationaux qui aident la diversité et combattent les stéréotypes. Mais pourquoi dès qu’il s’agit de femmes ou de sujets de femmes, on estime que c’est la société civile qui doit s’en saisir? Pourquoi on ne peut pas assumer une approche entrepreneuriale même de la part d’une femme? Je lui ai demandé si j’avais été un homme, est-ce qu’il m’aurait posé cette question. Evidemment non. Il a aussi relevé l’existence d’un autre magazine qui parle de sport féminin en Afrique et m’a demandé pourquoi ce doublon, alors même qu’il y a des centaines de médias destinés au sport au masculin. Pour vous dire, en créant «Taja», j’avais peur qu’on n’ait pas assez de matière pour éditer le magazine et fournir du contenu quotidien au site. Je n’ai même pas le temps de mettre tout ce qu’on a, tellement on a découvert de femmes dans tous les domaines du sport, de politiques mises en place et d’initiatives citoyennes autour du sport au féminin… Cela prouve qu’on avait notre place dans l’espace médiatique. Tout cela, quelqu’un doit en parler, et bien je crée mon média et j’en parle! D’ailleurs le trafic sur le site montre qu’il y a un intérêt.
La presse féminine est déjà taxée de «presse de niche». Votre magazine illustre encore plus cette concentration. Pourquoi que le sport ? Comment expliquer le rétrécissement de son spectre ?
Il y a une grande offre de magazines féminins. On peut s’adresser aux femmes dans différents créneaux, je n’ai pas la prétention de répondre à tous les besoins. J’ai choisi un créneau qui est né des échanges d’abord entre mes amis et moi, mais aussi dans mon émission «Un invité, un parcours» où je reçois des invités qui viennent parler de leur vie. Je suis bien placée au bout de quasiment 600 interviews pour vous dire que j’ai eu toujours plus de mal à convaincre les femmes de parler que les hommes. Il y a des hommes qui n’ont rien fait et qui n’ont rien à dire et qui demandent à être invités dans l’émission alors qu’il y a des femmes qui ont accompli des choses formidables et que j’ai eu du mal à convaincre de venir en parler. Ce travail, je le fais à travers mon émission à France24 où j’ai fait des mois réservés aux femmes dans le monde des affaires, dans le monde des sciences… J’ai aussi rencontré des femmes sportives. Pour celles-ci, l’impact est double. J’ai vu des sportives qui ont à leur actif des exploits exceptionnels, dont une qui voulait faire l’Everest et qui avait eu beaucoup de mal à trouver des sponsors parce qu’il n’y a pas de médiatisation. Voilà pourquoi j’ai choisi ce créneau. Mais vous avez raison, dans d’autres domaines on devrait en faire plus et tout couvrir. Pourquoi pas ?
C’est quoi votre ambition ? Avez-vous une volonté de conscientisation du lectorat ?
La grande ambition en effet c’est de participer à un changement de mentalités et de devenir un média de référence pour montrer tout le potentiel du sport au féminin. On s’adresse à des femmes qui ne sont pas forcément intéressées par le sport pour les y intéresser parce que d’abord c’est important pour la santé physique et mentale, surtout pour des femmes qui vont être sujettes à certaines maladies comme l’ostéoporose ou les maladies cardiovasculaires qui touchent plus les femmes. De l’autre côté, pour mettre en valeur les exploits sportifs féminins. Et si dans quelques années, il y a des petites filles qui ont lu «Taja» un jour et se disent «tiens, je vais me lancer dans ce sport qui n’est finalement pas un sport fait pour les hommes», j’aurais accompli ma mission.
La gageure de lancer un magazine en pleine crise sanitaire et économique, c’est aussi une performance féminine ?
(Rire)… Ça peut l’être, mais non ce n’est pas du tout pour cela. On s’est rendu compte de la place que le digital a prise dans notre vie pendant la pandémie, et c’est pour cela qu’on a lancé un magazine en ligne et en PDF, gratuit et accessible à tout le monde. Les gens avaient du temps et on a voulu leur offrir quelque chose à lire. La gageure étant que le marché de la publicité était saturé et en crise, mais on a un business model qui aujourd’hui propose plusieurs choses pour ne pas dépendre uniquement que de la publicité. On a plusieurs offres y compris des formations dans le développement du leadership féminin et la prise de parole en public.
Avez-vous pu attirer des investisseurs ?
J’espère qu’on réussira à attirer des investisseurs à terme, mais ce n’est pas notre objectif pour le moment. J’ai des associés avec moi depuis le départ et nous avons injecté nos fonds propres. A ce stade, je ne veux pas ouvrir le capital aux investisseurs, parce qu’il faut attendre de faire décoller la société pour une meilleure valorisation avant d’ouvrir le capital. On a beaucoup d’ambition, il faut savoir résister à la tentation de se développer trop vite et y aller petit à petit pour ne pas se brûler les ailes.
De nombreux médias sont à bout de souffle. Comment réinventer le modèle économique de la presse ?
Il faut être un peu ouvert et revoir son business model quand il le faut. On ne peut plus rester avec la même vision vingt ou trente ans, ça ne marche plus. Le marché bouge trop vite et l’audience change d’avis trop souvent. Il faut être à l’écoute pour proposer d’autres manières de faire. La question s’était déjà posée à l’apparition des médias numériques. Aujourd’hui, le recul a donné raison à ceux qui avaient commencé tôt à switcher vers la version numérique en plus du papier. Les médias doivent se réinventer en concevant des contenus innovants mais aussi et surtout en exploitant de nouvelles sources de revenus comme le Crowdfunding, ou la possibilité d’ouvrir le capital aux journalistes pour ne pas rester à la merci du marché de la publicité. Ils peuvent aussi engranger davantage de lecteurs payants. Mais là je sais que la difficulté dans la région Mena c’est que les formules payantes, qui marchent très bien en Europe et ailleurs, ne marchent pas chez nous. Il faut aussi engager la responsabilité des lecteurs qui doivent savoir combien c’est nuisible pour le support de faire des screenshots du contenu et de le faire circuler, si le média vit grâce aux abonnements. Mais le numérique ouvre un monde d’opportunités, il y a gros à gagner pour les médias qui auront suffisamment d’audace pour prendre des risques.
Intervieweuse de personnalités publiques, comment faites-vous sortir les politiques de la langue de bois ?
Alors (rires). C’était le plus dur et c’est pourquoi je fais moins de politique maintenant. Ce n’est pas toujours évident, mais ce que j’explique à chaque fois à mes invités dès le départ, c’est que mon émission dure 45 minutes, donc si c’est pour écouter de la langue de bois, je vais être la première à m’ennuyer et cela ne sert à rien d’offrir cela aux gens. Le deal c’est de dire, soit vous acceptez de vous ouvrir, soit cela ne passera pas. Certains vous disent qu’ils acceptent et puis vous vous retrouvez face à un mur, et c’est là où l’exercice de l’interview vous permet de soutirer des choses des invités. Nous avons aussi la chance d’être dans un studio automatisé, où il n’y a personne à part l’invité et moi. Ce qui aide à mettre en place un espace complice de confession, notamment que je commence toujours mon émission par la vie de la personne, sa famille, ses débuts et ses études…. C’est presque psychanalytique, les gens s’ouvrent un peu et se mettent plus en confiance dans un espace d’intimité. Aussi, pour l’avoir vécu avec les politiques, les premières secondes établissent le rapport de force, comme sur un ring. Une fois, j’avais un président d’Etat qui était venu au studio avec ses deux gardes du corps, prétextant que c’est la sécurité qui décide. Je lui ai illico dit que si lui ne décide pas de la sécurité, moi je décide du studio et l’interview ne se fera pas avec les gardes du corps. Ça a pris trente secondes, ils sont sortis, laissant le président seul au studio.
La barre des 600 personnalités largement dépassée, qui rêvez-vous d’interviewer encore ?
Alors qui j’ai encore envie d’interviewer ? Madeleine Albright est une forte personnalité que j’aimerais bien recevoir parce que c’est une femme qui avait une relation très spéciale avec le monde arabe. J’ai beaucoup de questions à lui poser sur les années où elle était secrétaire d’Etat aux USA. Sinon, il y a des femmes qui ne sont pas forcément connues. C’est assez marrant, mais comme je suis Amazighe d’origine, et pour honorer ma grand-mère qui est de Ouarzazate, je rêverais d’aller faire un tour pour un documentaire dans l’Atlas et parler à ces femmes âgées et écouter leurs histoires car étant garantes d’une mémoire qui se perd, elles ont des choses à dire. Pour répondre à votre question, s’il y a une personnalité politique dans le monde que j’aimerais interviewer, probablement aussi parce que je suis marocaine, c’est le Roi du Maroc. Un homme d’Etat qui a fait «Al Moudawana» et aussi pas mal de choses pour la femme. Je sais qu’il ne donne pas d’interview, mais ça serait fort comme signe s’il acceptait d’en donner une, qui plus est, à une femme journaliste marocaine.
Comment jugez-vous la couverture médiatique du Maroc faites par France24 ? Beaucoup de Marocains trouvent la chaîne très critique envers nous.
Je vais commencer par cette partie-là. Je suis rédactrice en chef à France24, donc je sais comment se passent les choses de l’intérieur. La seule chose qui pourrait éventuellement rassurer les Marocains, c’est de savoir que les Algériens nous critiquent aussi, les Tunisiens l’ont fait aussi tout comme les Egyptiens et bien d’autres. Chaque pays pense qu’on est avec l’autre! On a eu des interdictions de tournages, on a eu des autorisations de tournages enlevées à nos correspondants… c’est normal qu’il y ait des gens qui ne soient pas contents dans ces régimes parce qu’ils estiment qu’on parle trop d’eux oo qu’on aborde des sujets sensibles pour leur population. C’est normal qu’ils ne soient pas contents, ils sont dans leur rôle. Maintenant, ce qui n’est pas normal, c’est qu’il y ait de grandes campagnes de trolls pour casser une chaîne et dire qu’elle est contre tel ou tel pays. Si France24 était contre le Maroc, je n’y travaillerais pas, je peux tout à fait trouver du boulot ailleurs. Si je suis à France24 aujourd’hui, c’est que je crois en la mission de cette chaîne et je crois au travail qu’elle fait. Nous sommes une chaîne d’info H24, et traite de l’info H24, donc une chose qui sera épinglée dans un journal une fois peut l’être dans notre chaîne 24 fois. Maintenant, on pourrait dire que l’on est biaisé si l’on refuse de donner la parole à des gens pour avoir un autre avis, et ce n’est pas le cas. Je suis bien placée pour le savoir. La chaîne n’a jamais refusé de donner la parole à une partie qui demandait un droit de réponse par exemple. Aussi, on a un médiateur de la chaîne à qui on peut écrire si on estime qu’il y a des choses qui ne sont pas bien faites. Moi je pense que c’est dangereux, dans n’importe quelle démocratie, de remettre en question uniquement les médias, d’estimer qu’ils sont dangereux ou de les assimiler à des traîtres. Moi la première, j’ai subi des campagnes de trolling incroyables sur les réseaux sociaux pour m’être exprimée sur un sujet ou ne pas avoir commenté un autre. On me demande de prendre part à certains débats et d’oublier que je suis journaliste. Je ne suis pas une militante et être dans une chaîne publique ne veut pas dire qu’on est dans un média officiel qui relaye une position gouvernementale. Chacun doit être dans son rôle.
Aujourd’hui, tout le monde filme, tout le monde donne son avis, pas juste les médias traditionnels. Regardez ce qui s’est passé par rapport à Sebta. C’est filmé par tout le monde, et tout le monde donne son avis, et tout le monde en parle. Il n’y a même pas besoin de France24.
Si France24 n’était pas regardée au Maroc, personne ne se soucierait de ce qu’on dit. Elle est regardée et on est fiers d’avoir un public au Maroc et ce n’est pas un public dont on veut ou on peut se passer. C’est un public très important pour nous parce qu’il est très exigeant dans l’info. Est-ce que France24 est contre le Maroc? Non, elle ne l’est pas. Est-ce qu’il y a des sujets qui peuvent ne pas plaire? Oui, et c’est normal.
Quel bilan dressez-vous de la liberté d’expression au Maroc ?
La liberté d’expression, au Maroc ou ailleurs, est un bien précieux très délicat auquel il faut faire attention. Ce n’est acquis nulle part. On l’a vu en France, aux États-Unis, un peu partout et le Maroc ne fait pas exception.
Et les Marocains savent aujourd’hui se mobiliser quand il le faut pour dénoncer ce qui ne va pas et c’est une bonne chose. Il est sain dans une société que les citoyens puissent exprimer leur désaccord et puissent être entendus.
Je pense que quand on aime le Maroc, et je parle en tant que marocaine cette fois-ci, on n’a pas envie que des choses, qu’elles soient liées à la liberté d’expression ou autres, nuisent à l’image de notre pays. Il y a des gens qui se battent pour ce pays et qui méritent d’avoir la parole. Il y a aussi des gens qui se disent journalistes et qui font tout sauf du journalisme, qui font du buzz, qui diffament, qui propagent de fausses informations, en toute impunité. Tout le monde devrait respecter la loi et ses textes et si on ne respecte pas la loi, on est jugé avec un procès. J’essaie de garder ma distance de journaliste pour parler de faits. Mais par contre en tant que journaliste je peux tout à fait vous dire qu’aucun journaliste, nulle part dans le monde, ne devrait ni mourir ni être atteint dans son intégrité physique pour avoir fait son métier. Parce que si les journalistes arrêtent de faire leur métier, c’est la porte ouverte au totalitarisme.
Votre commentaire sur la vague migratoire vers Sebta…
Vous avez 8.000 ou 10.000 personnes qui se jettent à l’eau pour partir. Ce sont des images qui déchirent le cœur. Voir qu’en 2021, des milliers de jeunes sont prêts à se jeter à l’eau pour quitter le pays pose problème. Vous voyez bien que les images se sont propagées comme une traînée de poudre grâce aux téléphones portables, avant même que les médias ne soient sur place.
Il y a beaucoup de spéculations sur les raisons de cette marée humaine. Mais peu importent les explications. Le plus important c’est l’humain et c’est cette jeunesse qui doit rester au centre du débat.



source: economie-entreprises.com

Analyste: Aziza Nait Sibaha

Entrepreneure en lançant «Taja», le premier média panarabe dédié au sport au féminin....

A voir aussi