Algérie:RABAH REGHIS, CONSULTANT ET ÉCONOMISTE PÉTROLIER “Les alertes de l’ONS auraient dû interpeller Sonatrach”

  • 25 octobre 2020 / Analyses / 141 / ABI 1


Algérie:RABAH REGHIS, CONSULTANT ET ÉCONOMISTE PÉTROLIER “Les alertes de l’ONS auraient dû interpeller Sonatrach”

Dans  son  point  de  situation  financière, le chiffre  d’affaires  de Sonatrach réalisé au mois de septembre est de l’ordre de 1,342 milliard de dollars... Le cumul de janvier à fin  septembre  est  d’un  montant  de 14,992 milliards de dollars, et les prévisions jusqu'à la fin de l’année 2020 suivent cette tendance. Alors, à ce rythme, peut-on éviter l’endettement extérieur, évoqué cette fois-ci sérieusement ?”, s’interroge l’analyste Rabah Reghis.

Liberté : Quelle appréciation faites-vous du bilan présenté lundi dernier par  le  ministre  de  l’Énergie  au  cours  de  la réunion qui a regroupé le ministère avec les directeurs de wilayas ?
Rabah Reghis : D’abord  sur  la  forme, je  n’ai  pas  compris  en  quoi  sont concernés les directeurs de l’énergie des wilayas chargés des tâches locales pour un bilan chiffré des entreprises nationales dont les insuffisances sont liées à la crise pandémique qui a frappé le monde entier et pas seulement l’Algérie.

À propos des chiffres avancés par le ministre, j’avoue qu’ils ne sont pas clairs par rapport à la réalité. C’est comme s’il voulait rassurer l’opinion publique. Pour expliquer les insuffisances, le ministre a adopté une approche globale qui, de mon point de vue, pourrait ne pas refléter les préoccupations réelles imposées par la situation actuelle, pour au moins deux raisons.

La première a trait au fait que nous sommes à deux ou trois mois de la clôture du bilan 2020 et que celui-ci (le bilan) est présenté comme si on découvrait la gravité réelle des résultats de Sonatrach, sachant qu’en bon gestionnaire, on sait faire des prévisions fiables, surtout si elles engagent à 95% la loi de finances. La seconde, qui n’est pas moins surprenante, a trait à l’explication donnée à cet écart inattendu, en citant uniquement l’effet de la pandémie de Covid-19, alors que le prix moyen du baril ne s’est pas écarté des prévisions initiales à savoir 40 dollars ($) le baril. 

En outre, le ministre de l’Énergie annonce un manque à gagner de 10 milliards de $ à fin août 2020, mais ne précise pas par rapport à quoi. Est-ce par rapport aux prévisions initiales qui étaient de 24-25 milliards de $ ou par rapport aux recettes de 2019 estimées à 33 milliards de $ ? Ce bilan ajoute plus de questionnements que d’éclaircissements. Ce qui est plus inquiétant, outre la chute historique des capacités d’exportation, c’est la non-maîtrise des prévisions pour au moins une année.

Dès lors, pourrait-on considérer fiables  les  prévisions de 2021 ? Aussi, du point de vue organisationnel et réglementaire, si les organes sociaux de Sonatrach étaient plus efficaces, une appréciation aurait dû être portée à la connaissance du propriétaire, qui est l’État, de façon continue et n’aurait pas attendu un tel résultat pour prendre les mesures qui s’imposeraient à temps. Le bilan du P-DG de Sonatrach, autre composant des organes sociaux, porte la responsabilité entière devant ces organes de la société et devant le haut conseil de l’énergie.

Peut-on  connaître  les  véritables  raisons  à  l’origine  de la baisse de production ?
Depuis plus de deux années, l’Office national des statistiques (ONS) n’a cessé de donner des alertes très inquiétantes quant à la baisse du Produit intérieur brut (PIB), à celle de la production et à une chute sans précédent des exportations. Ces chiffres auraient dû inquiéter l’assemblée générale de Sonatrach, ainsi que son conseil d’administration.

Certes, il y a l’effet de la Covid-19 qui a engendré une baisse des recettes déjà prise en compte dans les prévisions à savoir 24-25 milliards de $ mais la surprise (pour ceux qui ne suivaient pas directement les activités ainsi que les données officielles de l’ONS, de la Banque d’Algérie et des douanes algériennes), c’est une baisse supplémentaire très inquiétante qui réduit les recettes attendues de 24 milliards à moins de 19 milliards de $.

Les recettes dépendent directement du prix du baril (facteur exogène) mais aussi des volumes exportés (c’est le facteur principal des performances de Sonatrach). Il s’avère que nous vivons une situation très difficile et nous avons perdu des parts de marché en moins d’une année. Des écrits avaient déjà tiré la sonnette d’alarme.Or, il semble que les organes sociaux de Sonatrach ainsi que les agences relevant du ministère de l’Énergie n’ont pas vu la nécessité de jouer leur rôle de conservation des ressources et d’audit de Sonatrach et d’en informer l’État propriétaire.

L’on soulève ici une non-maîtrise totale de l’outil de production de Sonatrach, de ses installations, de la maintenance des sites industriels qui ont connu des incidents avec une fréquence très inquiétante ces derniers mois, causant des arrêts avec un impact direct sur la production ainsi que les retards injustifiés tels que le boosting de Hassi R’mel qui va porter un préjudice sans égal et des pertes de plus de 7 milliards de m3 par an inutilement.

L’analyse plus pertinente mettrait en cause véritablement le système de management et la ressource humaine en premier lieu. Il a fallu que le président de la République, lors du Conseil des ministres du  12 juillet dernier, leur fixe les grandes lignes d’une nouvelle feuille de route avec un audit pour revoir la gestion de Sonatrach.

Quelles sont les répercussions d’une telle baisse de la production sur les revenus pétroliers du pays ?
Le groupe Sonatrach est le pourvoyeur des devises pour financer les besoins économiques et sociaux de l’Algérie. Il est inutile de vous rappeler que ce sont les exportations de Sonatrach qui couvrent les importations du pays. Il faut que ce mastodonte mette à la disposition du Trésor un minimum de 3 milliards de dollars par mois.

Pour vous donner un exemple précis si l’on se réfère au projet de loi de finances pour 2021, présenté mardi devant la commission économique de l’APN, avec toutes les restrictions prévues, il faudrait que la compagnie nationale des hydrocarbures assure pour l’exercice de 2021 un minimum de 2,367 milliards de dollars par mois et près de 2,251 milliards par mois en 2022.

Or, dans son point de situation financière, le chiffre d’affaires de Sonatrach réalisé au mois de septembre est de l’ordre de 1,342 milliard de dollars...  Le cumul de janvier à fin septembre est d’un montant de 14,992 milliards de dollars, soit une moyenne de 1,670 milliard de dollars par mois, et les prévisions jusqu'à la fin de l’année 2020 suivent cette tendance. Alors, à ce rythme, peut-on éviter l’endettement extérieur, évoqué cette fois-ci sérieusement ?                 

Les opérations de réorganisation effectuées par le groupe Sonatrach apporteront-elles efficience et meilleur rendement à la compagnie nationale des hydrocarbures ? L’organisation actuelle aurait-elle montré ses limites ? Dans ce cas, quelles solutions proposeriez-vous, vous, en tant qu’expert ?
Historiquement et d’un point de vue stratégique, une organisation ou une réorganisation n’est en aucun cas un objectif. Ce n’est qu’un moyen ou un outil entrant dans une feuille de route globale. Il existe des périodes où Sonatrach a réalisé des performances et d’autres étapes où elle a réalisé de moins bons résultats.

Cela ne peut être objectif de dire que c’est l’organisation qui est derrière la performance, ni même une quelconque loi.  C’est plutôt un ensemble de paramètres mesurables, techniques, organisationnels, ayant trait à l’environnement interne et externe qui déterminent les résultats pour une entreprise. Cela dit, toutes les sociétés de par le monde, les majors, les PME, les PMI considèrent, en premier lieu, la ressource humaine comme étant le facteur principal.

Actuellement, le problème de Sonatrach n’est ni de nature organisationnel ni conjoncturel, il s’agit d’une baisse de la production et des exportations depuis le second trimestre 2017. Les managements successifs ne sont pas arrivés à maîtriser les prévisions à très court terme, c’est-à-dire pour 2020.La situation est devenue très inquiétante pour l’avenir proche de la société.

La question fondamentale à laquelle les organes sociaux de Sonatrach (assemblée générale et conseil d’administration) n’ont pas encore apporté l’éclairage au propriétaire, c’est la baisse brutale et incontrôlée de la production et la gestion des réserves à partir du second trimestre 2017, après que la société a connu une très forte croissance en 2016, sans recourir aux investissements étrangers, ni chercher à amender la loi.

Ces mêmes organes sociaux n’ont pas réagi à la sonnette d’alarme de l’ONS au premier trimestre 2020 qui révélait un recul drastique des capacités de production et d’exportations de Sonatrach, alors que le pays n’avait pas encore connu la crise sanitaire. La solution, c’est que l’État propriétaire détient tous les éléments pour mettre un terme à cette situation qui porte préjudice à l’économie nationale. Et en fonction de critères objectifs, l’État peut confier ces ressources à un management qui a fait ses preuves.

Des  observateurs  très  au  fait  du  secteur de l’énergie estiment que Sonatrach a cédé aux exigences de  la compagnie  espagnole Naturgy dans un nouveau partenariat, notamment la signature de trois avenants aux accords initiaux. Seriez-vous de ce même avis ? 
Sonatrach  a  encore  commis  une  erreur  stratégique  en disant qu’elle était prête à l’arbitrage avant d’avoir tenté de négocier “sérieusement”. Cela aussi demande de l’expertise, de l’expérience, du savoir-faire. Aucune organisation, aussi parfaite soit-elle, ne pourra régler ses différents contentieux si elle n’est pas dotée de la maîtrise nécessaire.

Les contentieux font, toutefois, partie de la vie des sociétés pétrolières. Sonatrach, dans tous ses contrats, possède des atouts importants pour négocier : avec l’Europe, les pipelines, la disponibilité du gaz, ses engagements qu’elle honore... Pour la question de trouver des débouchés au gaz algérien au niveau de Sonatrach, cela dépasse les prérogatives de la société. C’est la stratégie énergétique du pays qui fixe les orientations.
 


source: liberte

Analyste: RABAH REGHIS

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