ALGERIE:MOURAD LOUADAH, OPÉRATEUR ET DG D’IRIS JC INDUSTRIAL “L’absence de vision et d’objectif alimente le doute”

  • 04 octobre 2020 / Analyses / 127 / ABI 1


ALGERIE:MOURAD LOUADAH, OPÉRATEUR ET DG D’IRIS JC INDUSTRIAL “L’absence de vision et d’objectif alimente le doute”

Mourad Louadah, expert en énergie, fonde, en 2008, sa propre entreprise : Iris JC Industrial. Elle opère dans le segment d’EPC (contrats d’ingénierie, d’approvisionnement et de construction) dans les énergies renouvelables. Mourad Louadah en est le président-directeur général. Iris JC Industrial “dispose de capacités d’ingénierie internes pour produire et vendre de l’électricité à partir d’actifs propres (IPP) pour le marché algérien”. L’entreprise “met l’accent sur le développement de l’ingénierie locale dans ses relations avec ses partenaires”. Dans cet entretien, il affirme que “l’absence de mécanismes efficaces assurant une transition énergétique a réduit la visibilité des acteurs”. Et, selon lui, “il n’existe pas en Algérie un marché pour le renouvelable”. 

Liberté : Quel constat faites-vous du renouvelable en Algérie ?
Mourad Louadah :Deux aspects contrastés caractérisent le renouvelable en Algérie : d’une part, le potentiel et, d’autre part, les moyens mis en œuvre pour l’exploiter. En effet, l’Algérie dispose d’un grand gisement mixte dominé par le solaire, ainsi que d’un territoire immense. Parmi ces gisements, ceux d’origine solaire se situent majoritairement au sud du pays. Cependant, leur exploitation laisse à désirer, du fait d’un laisser-aller dans la prise de décision et d’un manque d’engagement politique. Je ferai remarquer qu’au plan historique, nos décideurs n’ont pris conscience de la nécessité d’aller vers le renouvelable que très tardivement, pour une raison liée au fait que l’Algérie dispose de ressources fossiles. Autrement dit, le pays n’a commencé à s’y intéresser qu’après avoir senti la menace de l’épuisement de ses ressources en pétrole et en gaz, alors que le monde avançait et avance encore dans les énergies renouvelables. Et rien qu’en 2019, 176 gigawatts (GW) d’énergies renouvelables ont été installés dans le monde, selon l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (Irena).

En Algérie, la première annonce officielle relative au développement des énergies renouvelables a été faite en 2010. Les annonces se sont multipliées depuis, sans être suivies de mesures opérationnelles. Seule une capacité cumulée de 350 mégawatts a été installée par SKTM, une des filiales de Sonelgaz. En proportion, les 350 mégawatts représentent 0,19% par rapport à la production mondiale de la seule année 2019, un taux insignifiant. En ce qui concerne les acteurs qui devraient intervenir dans le renouvelable, je dois dire qu’il existe une dualité entre public et privé. J’estime qu’il s’agit d’un problème important, mais qu’il est facile d’y remédier si les décideurs en charge de l’énergie le veulent. Pour le moment, le problème n’est pas résolu. Bien que la loi algérienne ait ouvert le champ de la production de l’énergie renouvelable à la concurrence, force est de constater que cette dernière y est inexistante. Dans le domaine des renouvelables, l’expérience mondiale a montré, pourtant, que les acteurs indépendants sont les moteurs du développement des renouvelables.

Quels sont, selon vous, les obstacles les plus fréquents qui empêchent le développement des énergies renouvelables dans le pays ?
Le monopole de fait de Sonelgaz sur le marché énergétique national est déjà le premier obstacle au développement du renouvelable. Le deuxième obstacle est le prix pratiqué dans le domaine de la distribution du gaz et de l’électricité conventionnés, un prix en décalage avec celui réel de la production. À cela, il faut ajouter l’absence de mécanismes efficaces assurant une transition énergétique. Cela a réduit la visibilité des acteurs. Ces derniers ne peuvent investir dans un environnement pareil. Par ailleurs, il n’existe pas un marché pour le renouvelable. Évidemment, pas de marché, pas d’investissements. Encore une fois, les intentions sont bien là, le potentiel est également. Mais l’absence d’une vision claire, d’objectifs précis et opérationnels, ainsi que de mesures concrètes alimente les doutes.

La multiplication des annonces sans mise en pratique a décrédibilisé les instances chargées du développement des énergies renouvelables en Algérie. On s’en souvient, en 2014, les responsables de l’époque avaient annoncé que le pays projetait d’atteindre le cap des 22 000 mégawatts de puissance installée à l’horizon 2030. Deux ans plus tard (en 2016), ce chiffre a baissé à 4 050 mégawatts, avant de diminuer encore à 4 000 mégawatts, début 2020. Toutes ces annonces restent au stade de simples déclarations d’intention. Cette façon de procéder n’est pas de nature à encourager l’émergence d’un réel marché du renouvelable. 

Beaucoup de pays ont identifié, d’une part, le segment de l’efficacité énergétique et, d’autre part, celui des énergies renouvelables, avec deux sous-segments que sont l’éolien et le photovoltaïque. Cela a permis de réduire la part fossile de l’électricité dans le mix énergétique. L’Algérie est-elle en mesure d’en faire de même ?
Les deux segments que vous avez mentionnés ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. Au contraire, il faut agir sur les deux. L’Algérie a déjà commencé par la maîtrise de l’énergie, notamment en promulguant une loi sur la maîtrise de l’énergie en 1999.  En 2010, elle avait annoncé la promotion des énergies renouvelables et leur introduction dans le mix énergétique national. Cependant, comme on peut le constater, le résultat n’a pas été à la hauteur des espérances. L’efficacité énergétique est un gisement important, en ce sens qu’elle permet la réduction de la consommation énergétique, la diminution des émissions de dioxyde de carbone (CO2), la sécurité énergétique et les économies financières.

Dans notre cas, elle va, en outre, nous permettre d’économiser plus de gaz à l’export. Ces deux aspects, à eux seuls, constituent l’ossature de la transition énergétique qu’il faut réussir à tout prix. Dans ce contexte, il faut saluer l’initiative du président de la République, Abdelmadjid Tebboune, pour la création du ministère de la Transition énergétique et des Énergies renouvelables, qui constitue un pas vers cette nécessaire cohérence de la politique énergétique. Il importe, à présent, d’adjoindre à cette démarche gouvernementale une vision et une feuille pratique, tout en se dotant de moyens de mise en œuvre. Il faut également que l’ensemble des acteurs concernés s’organise pour travailler de concert. Une démarche doit être organisée et suivie, avec une évaluation régulière de l’efficacité de ces actions.

Quel doit être, selon vous, l’ordre des priorités en matière de renouvelables ?
À mon sens, il faut procéder par des mesures concrètes et applicables. En voici quelques-unes : encourager de manière continue le système hors réseau qui permet d’atteindre les zones d’ombre et les périmètres agricoles et réduire la pression sur le réseau électrique et, ainsi, améliorer le service de l’énergie. Cela créera un nombre important d’activités génératrices d’emplois et de richesses ; améliorer le cadre réglementaire pour accompagner la création d’entreprises et leur fournir un marché visible ; lancer un programme pluriannuel réalisable de centrales renouvelables connectées au réseau ; accompagner l’émergence d’acteurs nationaux de la production électrique renouvelable. Il y a aussi nécessité de mettre en place un cadre légal incitatif et efficace pour la création d’entreprises et de start-up, couvrant le financement, l’EPC (Engineering, Procurment & Construction), ainsi que l’exploitation et la maintenance.

Desertec, ce projet vieux de plusieurs années, faut-il l’enterrer ?
Desertec n’est plus un projet à proprement dit. Je préfère parler d’initiative, comme ses initiateurs l’appellent d’ailleurs. Le projet, annoncé en 2009, a dévié de sa vocation initiale. Au début, il s’agissait d’un projet de production de l’électricité renouvelable dans la région Mena dans le but d’exporter une grande partie de cette énergie vers les pays du Sud européen. 

Or, à la même période, l’UE a élaboré une directive imposant aux Européens d’acheter de l’électricité d’origine renouvelable hors Europe, à condition qu’elle soit transportée jusqu’à ses frontières. Voilà une condition plus difficile à satisfaire, les interconnexions électriques entre régions nécessitant des investissements très lourds. 

En plus, l’idée d’origine a subi les contrecoups de l’évolution de l’économie de l’UE : la baisse de la demande d’énergie et le développement important de capacités en renouvelables en Europe ont réorienté l’approche de l’UE vers la sécurisation de ses approvisionnements. De ce fait, Desertec aura perdu sa raison d’exister. La version actuelle de l’initiative est une plateforme d’échange et un facilitateur de marché qui regroupe des acteurs mondiaux. Ainsi, il ressemble à d’autres initiatives de concertation et d’études.


source: liberte

Analyste: MOURAD LOUADAH

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