Algérie:Les réformes monétaires, bancaires et financières en Algérie

  • 11 octobre 2020 / Analyses / 111 / ABI 1


Algérie:Les réformes monétaires, bancaires et financières en Algérie

Les leviers monétaires (notamment en système de taux de change plus ou moins flexible comme cela est le cas de l’Algérie), bancaires et financiers occupent une place prépondérante dans la gestion macroéconomique et le développement économique du pays. En combinaison avec le SFA qui couvre les banques et les institutions financières non bancaires, la politique monétaire forme un triptyque crucial qui contribue au processus d’ajustement de l’économie, notamment en période de crise.

Le rôle actif de ce triptyque s’est renforcé au fil des années, notamment depuis les réformes des années 1990, avec toutefois un certain nombre d’insuffisances. Ces dernières sont devenues évidentes depuis le choc pétrolier de 2014 et de façon plus marquée encore depuis les chocs sanitaire et pétrolier de mars 2020. Les effets de levier de la politique monétaire sont en grande partie inopérants. Le SFA est petit, composé de segments d’inégale importance et reste déconnecté du système international.

Plusieurs facteurs conjoncturels et structurels expliquent cette situation. Des réformes à court et moyen terme sont nécessaires pour renforcer l’efficience des rôles de la politique monétaire et du SFA, efforts qu’il faut entreprendre en simultanéité vu les relations réciproques existantes entre la politique monétaire, le secteur bancaire et les institutions financières non bancaires.

Le secteur monétaire : cadre général et canaux de transmission de la politique monétaire

Le cadre de politique monétaire et les outils d’intervention : Le cadre actuel de la politique monétaire a été établi en 2003 et ajusté au fil des années pour refléter l’évolution de l’environnement économique. L’objectif de la politique monétaire est de maintenir à la fois la stabilité interne et externe de la monnaie tout en veillant depuis 2010 à la stabilité des prix. La Banque d’Algérie (BA) utilise comme cible intermédiaire la monnaie de base depuis 2003, abandonnant ainsi le ciblage des avoirs intérieurs nets en place entre 2001 et 2002. En matière de change, la BA cible un taux de change effectif réel conforme à sa valeur fondamentale dans le contexte d’un régime de change géré afin de préserver la compétitivité extérieure de l’économie. Au titre de sa mission, la BA dispose de trois types d’outils :

(I)- Les outils de gestion des liquidités (réserves obligatoires, facilités de dépôt et opérations d’open market). En premier lieu, la BA s’appuie depuis 2004 sur les réserves obligatoires (RO).
En second lieu, face à l’accroissement de la liquidité au début des années 2000, la BA s’est dotée de facilites idoines, dont une facilité de dépôt aux enchères de 7 jours (avril 2002), une facilité de dépôt aux enchères de 6 mois (janvier 2003), une facilité de dépôt rémunérée (juin 2005) et une facilité de dépôt aux enchères de trois mois (août 2005). Le choc pétrolier de 2014 a basculé le pays d’une situation d’excès de liquidité structurelle à une situation de besoins structurels de refinancement.

A partir de 2017, la BA a ainsi pu reprendre le contrôle de la gestion de la liquidité en abandonnant le guichet du réescompte et en mettant en place les opérations d’open market pour assurer une meilleure gestion de la liquidité (en combinaison avec une dépréciation du dinar en appui de l’ajustement extérieur qui s’imposait (sans l’apport toutefois de la politique budgétaire qui était indispensable);

(II)- Les taux d’intérêt : le manque de besoin de refinancement du système bancaire a conduit la BA à renoncer à utiliser le taux d’escompte comme signal tandis que les taux d’adjudication ont été fixés à des niveaux très bas et stables.

(III) Lle taux de change : parfois utilisé pour contenir les pressions sur les prix, une pratique facilitée par le statut de «price maker» de la BA sur le marché des changes.

Les canaux de transmission de la politique monétaire

(1) Les canaux sont au nombre de 4 :
(I)- Les anticipations d’inflation : avec une efficacité difficile à évaluer en raison de son degré de sophistication ;
(II)- La masse monétaire : l’ajustement des taux de RO impacte la base monétaire et affecte in fine le niveau de la masse monétaire et le coût du crédit. Toutefois, les fuites importantes hors du système bancaire – illustrées par la forte quantité de monnaie en circulation qui représente près de 43 % de la masse monétaire – amoindrissent l’efficacité de la masse monétaire en tant que canal de transmission et affaiblissent le multiplicateur monétaire;
(III)- Les taux directeurs : la modification de ces derniers se répercute sur les taux du marché, permettant ainsi à la politique monétaire de peser sur le crédit, l’épargne ou la richesse et en dernier ressort sur l’inflation ;
(IV)- Les variations de taux de change : affectent la masse monétaire, à travers la contrepartie des avoirs extérieurs nets avec l’objectif de moduler la demande globale par le biais d’une modification des prix intérieurs.

L’efficacité des canaux de transmission de la politique monétaire et l’impact sur les agrégats économiques

Deux points à discuter :

(1)- Point sur l’efficacité de la politique monétaire : Les conclusions de nombreuses études internationales sont les suivantes :
(I)- Pour ce qui est des instruments eux-mêmes  : (a) les variations des RO affectent négativement le crédit au secteur privé ; (b) les changements du taux directeur se répercutent de façon significative sur les taux des bons du Trésor et des taux bancaires (à la fois sur les prêts et sur l’épargne) ; et (c) les taux d’escompte (quand ils étaient utilisés) avaient pesé sur le crédit au secteur privé. A contrario, les taux d’enchères sur les dépôts n’ont pas de relation directe sur le crédit tandis que le taux de change impacte faiblement les avoirs extérieurs nets et reste sans effet sur l’inflation.
(II) Pour ce qui est de l’environnement économique du pays : ce dernier amoindrit l’efficacité de la politique monétaire, en raison : (a) du manque de concurrence dans le secteur bancaire ; (b) de l’importance du secteur informel (environ 45% de l’économie du fait de nombreux facteurs, dont les difficultés d’accès au financement) ; (c) du niveau des pertes hors du système bancaire (43 % de la masse monétaire circulent sous formes d’espèces) ; (d) de la pénurie de titres publics à long terme ; (e) du manque d’instruments d’épargne ; (f) du contrôle des prix sur un grand nombre de biens et services (représentant 26% de l’indice des prix à la consommation) ; et (g) des taux d’intérêt subventionnés bénéficiant aux ménages et aux entreprises pour divers usages (logement, crédits aux PME, aux jeunes entrepreneurs, à l’investissement ou au secteur agricole). Dans ce dernier cas, l’action des autorités monétaires est neutralisée par celles des autorités financières :

(2)- Point sur l’impact de la politique monétaire sur les agrégats économiques. De nombreuses études internationales produites ces dernières années font ressortir que la politique monétaire : (I) peut influer sur l’inflation à court et long terme par le biais de la masse monétaire ; mais (II) produit un effet limité sur les taux de change et les prix des actifs ; et (III) n’impacte nullement la production réelle. Cette influence mitigée de la politique monétaire résulte essentiellement de plusieurs facteurs, dont la prédominance de régimes de change relativement rigides, le faible développement du secteur financier, l’absence de marchés financiers et l’existence d’un secteur informel important mentionné ci-dessus.

Le système financier algérien (SFA)

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De nombreux rapports de spécialistes des institutions de Bretton Woods ont analysé ce secteur et leurs conclusions sont les suivantes:

(1)- Pour ce qui est de la première composante (non bancaire), elle se caractérise par :
(I)- une petite taille, avec une importante participation de l’État, une intégration limitée par rapport aux marchés financiers internationaux et des segments d’importance inégale ;
(II)- un segment assurance et capitaux en expansion jusqu’à récemment (avec environ une trentaine d’entreprises, dont 1/3 sont des institutions publiques détenant environ 2/3 du marché). L’assurance automobile a toujours été une activité dynamique (2/3 environ du marché des assurances) alors que les primes couvrant les dommages représentent 1/3) ;
(III)- un marché boursier minuscule qui peine à décoller (quatre sociétés cotées pour un total de 47,3 millions d’actions, soit un volume de transactions modeste) ;
(IV)- un marché des obligations d’entreprises dominé par les titres d’État ;
(V)- l’absence de marchés de titrisation ;
(2)- Pour ce qui est de la seconde composante de nature bancaire, elle est la plus importante du SFA. Les traits dominants sont :
(I)- de faibles niveaux d’intermédiation même si des progrès ont été réalisés avant les chocs sanitaire de mars 2020 (le crédit total a atteint 43% du PIB à fin 2019) ;
(II)- un niveau de crédit au secteur privé (29 % du total des crédits et 24 % du PIB) relativement modeste en comparaison internationale; et
(III)- un secteur bancaire qui ne prend pas de risques et qui était bien capitalisé jusqu’à 2018 (les capitalisations sont le fait de l’état).

De nombreux facteurs expliquent cet état de fait, notamment :

(I)- la pause des réformes structurelles qui devaient lever les obstacles à la croissance du secteur privé ; (II)- un environnement réglementaire du secteur financier en flux ; (iii)- une infrastructure mal développée, y compris une centrale de risque avec une couverture limitée ; (iv)- la prévalence des prêts dirigés par l’État et d’autres mesures de soutien ; (v)- des marges d’intérêt représentant en moyenne 2/3 du bénéfice d’exploitation ; et (vi)- la faiblesse de la concurrence au niveau du secteur bancaire public en raison d’une concentration excessive du marché, des renflouements fréquents et d’une gouvernance économique insuffisante pour les banques d’État. Avec, d’une part des entreprises publiques travaillant exclusivement avec des banques publiques et, d’autre part, des banques privées qui ne font qu’accompagner leurs clients et se focalisent sur le financement des opérations de commerce extérieur (délaissant ainsi le financement de crédits à l’economie), le marché bancaire est fragmenté, progressant lentement sur le plan technologique), non concurrentiel et sans perspective d’expansion.

En résumé, en plus du risque généré par la volatilité des cours du pétrole, le système bancaire fait face à d’autres risques (liquidité, taux de change et taux d’intérêt).

Stratégie de réformes

Les réformes monétaires, bancaires et financières doivent être cohérentes avec un cadre stratégique global qui inclut :

(I)- des réformes structurelles de grande ampleur pour réduire la dépendance de l’économie aux hydrocarbures, transformer le secteur privé en moteur de croissance et soutenir l’activité économique ;
(II)- une reprise du contrôle des finances publiques pour restaurer leur viabilité, reconstruire l’épargne budgétaire et garantir l’équité intergénérationnelle ; et
(III)- une réhabilitation de la politique de change et de la politique commerciale comme leviers de gestion, de création de valeur ajoutée et d’ajustement macroéconomique.
Pour ce qui est des réformes financières (moyen terme), l’objectif est d’accroître la souplesse des taux d’intérêt, assurer une meilleure allocation du crédit, renforcer l’indépendance de la banque centrale et asseoir l’expansion des marchés monétaire et financier. Pour ce qui est de la politique monétaire, pour le court terme, l’urgence est de maîtriser la gestion de la liquidité en période de tension alors que sur le moyen terme, la préoccupation sera de renforcer les canaux de transmission. Toutes ces réformes auront des conséquences importantes pour l’élaboration et la conduite de la politique monétaire et de la politique macro-économique en général.

Les réformes relatives à la politique monétaire

Pour le court terme, la politique monétaire doit mieux gérer les tensions sur la liquidité et apporter son soutien aux entreprises, notamment les SME qui constituent l’épine dorsale du pays. Les mesures prises à ce jour (baisse des RO à 3% et activation des facilités de liquidité) sont les bienvenues. La BA a encore des marges de manœuvre pour gérer les tensions sur la liquidité en :

(1)- baissant davantage, si besoin est, le taux des RO ; (2)- déprécier davantage le taux de change ; et (3) – assurer une meilleure coordination entre les institutions financières et non financières et les autorités budgétaires. A moyen terme, les réformes doivent : (1)- renforcer l’efficacité du canal de transmission ; (2)- mieux prévenir les crises systémiques de liquidité ; (3)-améliorer (« fine tuning ») la qualité de la gestion de la liquidité ; (4)- renforcer le cadre macroprudentiel ; (5)- renforcer l’indépendance de la BA qui a été écornée en 2001 et en 2017 ; (6)- réduire l’écart entre le taux officiel et le taux sur le marché parallèle ; et (7) – instituer une courbe de rendement bien définie. En appui de ces objectifs, les mesures-clés dans ce sens incluent : (1)- une réforme du cadre juridique sur le rapatriement de toutes les recettes d’exportation du pétrole afin de mieux saisir la vraie demande de liquidité : (2)- une politique proactive d’endettement du Trésor devant appuyer le développement des marchés financiers et désengorger le canal de transmission des taux d’intérêt ; et (3)- l’élimination des subventions sur les taux d’intérêt.
Les réformes du système financier algérien

Le défi pour le SFA est de jouer un véritable rôle d’intermédiaire financier en appui de la restructuration économique. Il faut pour cela le moderniser pour assurer une synergie entre les activités réelles et financières, mobiliser l’épargne et améliorer l’allocation des ressources. Les grands axes des réformes sont :

(1)- la redéfinition du rôle de l’Etat dans le secteur bancaire, y compris la privatisation partielle de certaines institutions publiques bancaires et non bancaires ;
(2)- une meilleure gouvernance des banques dans le portefeuille de l’Etat (une fois redéfinies leurs missions soit en faveur du développement économique ,soit en direction du commerce de détail) ;
(3)- la numérisation du secteur dans sa globalité conformément à une stratégie de numérisation de l’économie, y compris la mise en place de nouvelles formes de paiement modernes pour réduire les coûts de transaction, accroître l’inclusion financière et attirer des agents non bancarisés dans le système financier ;
(4)- la redynamisation du marché boursier dans le contexte d’une politique d’offre de nouveaux instruments d’épargne et de diversification des sources de financement de l’économie ;
(5)- la promotion de la concurrence ;
(6)- l’élargissement de la couverture de la centrale des risques ;
(7)- le renforcement du régime des garanties et sûretés ;
(8)- la création d’un régime de résolution des litiges financiers ; et
(9)- la transition vers un cadre macroprudentiel capable d’atténuer le risque de liquidité systémique. 


source: El watan

Analyste: Abdelrahmi Bessaha.

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