ALGERIE:Bachir MAZOUZ, Professeur titulaire à l’ENAP-Réseau de l’Université du Québec : «La transformation du système national de gouvernance publique est une nécessité»

  • 04 octobre 2020 / Analyses / 129 / ABI 1


ALGERIE:Bachir MAZOUZ, Professeur titulaire à l’ENAP-Réseau de l’Université du Québec : «La transformation du système national de gouvernance publique est une nécessité»

Professeur titulaire à l’ENAP-Réseau de l’Université du Québec, Bachir MAZOUZ est spécialisé dans les systèmes de gouvernance publique, la gestion stratégique, le pilotage de la performance des organisations de l’État et le management des nouvelles formes de partenariat (public-privé). Il aborde, dans cet entretien, les principaux défis de l’«Algérie nouvelle».

El Moudjahid : Des compétences nationales, notamment à l’étranger, sont disposées à apporter leur contribution à l’effort de développement national. Concrètement, comment déployer tout ce potentiel d’expertise et de savoir-faire au profit du renouveau économique du pays ? Les mécanismes nécessaires à l’implication de ces compétences dans le projet de l’Algérie nouvelle sont-ils réellement mis en place ? 

Bachir Mazouz : Il existe, depuis quelques années déjà, des initiatives administratives et incitations financières, bien que très symboliques ou modestes, pour permettre à des scientifiques et des experts algériens professionnellement établis à l’étranger de contribuer au développement socio-économique et technologique du pays. Par contre, le fossé est très large entre des déclarations empreintes de patriotisme et les réalités statutaire, matérielle et financière des compétences algériennes, notamment des scientifiques et des experts de haut niveau qui résident en Europe et en Amérique du Nord. D’un côté, il y a les déclarations patriotiques faites par des politiciens et fonctionnaires en visite officielle à l’étranger ou à l’occasion de leur nomination pour nous rappeler que nos experts et scientifiques sont «les bienvenus au pays… et doivent s’impliquer dans le développement de l’Algérie». D’un autre côté, on trouve les aspirations des hautes compétences algériennes professionnellement établies à l’étranger, à pouvoir valoriser leurs apports aux enfants du pays, à la population, aux entreprises privées et publiques, à l’État et aux collectivités locales. Pour nous, les déclarations politiques ne suffisent pas. Au-delà des discours et des bricolages administratifs, il faut savoir élaborer et mettre en œuvre de manière avantageuse et ambitieuse une véritable politique publique, des programmes et des projets structurants visant une véritable implication durable des experts et scientifiques algériens légitimement et professionnellement établis à l’étranger. Sans ces trois conditions, le rêve des combattants de la Révolution restera inachevé et le Portail des compétences algériennes qui résident à l’étranger restera grand ouvert à la rhétorique. Les dirigeants politiques et les hauts fonctionnaires du pays doivent réaliser que les scientifiques, universitaires et experts algériens travaillant et résidant à l’étranger ne réclament pas des statuts spéciaux pour siphonner les ressources du pays en profitant du «système»’ et de ses déviances éthiques et morales, mais pour contribuer légalement, loyalement et efficacement à l’édifice national.  

Le pays traverse une crise économique profonde depuis 2015, suite à l’effondrement des cours du pétrole mais les origines du marasme sont plutôt d’ordres structurels. Selon vous, cette crise est-elle due à une problématique de gouvernance ou plutôt à une absence de vision ?
Les deux ! Les politiciens et gestionnaires publics algériens avaient appris entre 1954 et 1978, une période marquant une épopée culturelle, sociale et industrielle, comment passer du rêve à la vision stratégique en intégrant des réalités démographiques, sociales, économiques et techniques extrêmement difficiles. Durant les deux décennies qui ont suivi l’indépendance du pays, de jeunes dirigeants publics sans expérience confirmée en gouvernance ni en gestion publique ont su élaborer de véritables plans nationaux de développement, atteindre des objectifs socio-économiques et industriels ambitieux, et améliorer des aspects importants de la vie des citoyens algériens.
Mais les deux décennies qui ont suivi cette période (1980-2000), et à l’exception de la réforme la plus convaincante menée courageusement par le Premier ministre Mouloud Hamrouche, ont été marquées par le gâchis national provoqué par l’arrivée d’une «nouvelle équipe politique» à la tête du pays sans vision stratégique véritable ni aucune ambition légitime exprimée. Cela a favorisé l’improvisation et l’amateurisme érigés en système de gouvernance et généré des décisions chaotiques, face à la mondialisation. Conséquences logiques, sans le vouloir, le «système» improvisé a paralysé les institutions de la République et neutralisé les apprentissages rendus possibles grâces aux grands programmes et projets publics lancés entre 1965 et 1978. Par ignorance ou par manquement idéologique, les acteurs de la transition politique manquée (1978-1979) avaient hypothéqué l’avenir du pays en sabrant les acquis de sa gouvernance !

L’issue à cette situation complexe reste tributaire de la transformation de la structure de l’économie nationale, autrement dit, d’une nouvelle forme de gouvernance. Pensez-vous que les mesures prises par le gouvernement sont susceptibles, à elles seules, d’asseoir une approche rénovée de la gestion des politiques publiques en Algérie ?
Non ! Sans une véritable stratégie nationale conçue et déployée avec le concours et le soutien des dirigeants sectoriels, entreprises privées, collectivités locales et représentants de la société civile algérienne, aucun plan de relance économique ni mesures prises sous le poids de l’urgence budgétaire ou même sécuritaire ne pourra permettre aux autorités du pays d’entériner une meilleure façon de gérer efficacement des politiques publiques en Algérie. À la différence des institutions de la République, certes très éclaboussées par des affaires éthiquement inacceptables et légalement répréhensibles, les représentants de l’État dont on a sapé la légitimité et la crédibilité deux décennies durant (1999-2019) et les leaders de la société algérienne doivent réaliser que la transformation du système national de gouvernance publique est une nécessité. A mon avis, les dirigeants du pays doivent considérer et saisir les revendications citoyennes pour revoir le fonctionnement de l’ensemble des structures d’offres publiques, telles que les organismes publics, les entreprises d’État, régies, concessions, administrations centrales et locales, etc. ainsi que l’ensemble des lois et dispositifs réglementaires et statutaires qui régissent la fonction publique et les services aux citoyens. C’est inévitable ! Cette démarche appelle à la constitutionnalisation des rôles, fonctions et responsabilités des hauts fonctionnaires et des gestionnaires de la République. Aux yeux des réformateurs honnêtes et outillés, cette tâche peut paraître colossale mais pas impossible.

La question de la gouvernance publique est primordiale aujourd’hui, tant en dépendront les transformations, au plan économique mais aussi politique revendiquées par l’«Algérie nouvelle». Comment opérer cette rupture avec un système révolu si les pratiques et comportements, notamment de l’administration, ne suivent pas cette mutation ?
L’approche que nous préconisons peut paraître simple dans sa conception, mais complexe et durable dans sa mise en œuvre. Il faut que les agents de l’État algérien soient amenés à réapprendre à bien gouverner pour le bien commun, l’intérêt général et la qualité des services auxquels les citoyens ont droit par la force de la Constitution pas au gré des uns et des autres. Par conséquent, la formation des dirigeants politiques et hauts fonctionnaires à un management moderne de l’action publique doit être généralisée. Les dirigeants à la tête des institutions de la République, les fonctionnaires nommés à la haute direction des administrations centrales, territoriales et élus au niveau des collectivités ainsi que les patrons des entreprises publiques doivent apprendre et comprendre qu’ils sont imputables des résultats obtenus dans le cadre des politiques et programmes publics engagés par les autorités politiques. Le nombre et la valeur des services reçus par les citoyens doivent refléter la compétence et la performance au travail des agents de l’État. À terme, cette approche de gestion par les résultats de l’action publique permettra une rupture avec les pratiques inefficaces et les comportements déviants, très souvent méprisants, commis par des héritiers d’une administration coloniale qui a trop duré après le départ de ses mandarins.

La réforme administrative s’impose aujourd’hui comme étant une urgence dans le processus de refonte des fondamentaux de l’Etat. Quelles devraient être, selon vous, les priorités du Gouvernement dans le cadre de cette démarche ?
Regagner et mériter la confiance des citoyens sans détours, distorsion aucune, ni mensonge systématique pour combler les déficits démocratique et technique dont souffrent respectivement les dirigeants politiques et les administrateurs algériens. Oui, il faut que chaque responsable sectoriel puisse dire vrai, agir efficacement et réaliser sa mission en termes d’amélioration des services aux citoyens. Les priorités sectorielles (éducation, santé, justice…) sont structurantes des autres réformes visant non seulement l’administration centrale, mais aussi le système national de gouvernance publique. Concrètement, les citoyens jugent en fonction des résultats de l’action publique de proximité : l’eau, le transport, la justice, la sécurité des biens et des personnes, la santé publique, la propreté des lieux publics, l’école, l’université…

Gouvernance publique, gestion stratégique, pilotage de la performance des organisations de l’État... Comment réunir tous ces paramètres dans la conduite des affaires publiques, dans le cas de l’Algérie ?
De la réforme de la gouvernance publique… à la modernisation de la gestion des parcs communaux, le chantier de la modernisation de la gouvernance et de la gestion publique est considérable, complexe et risqué ! À mon sens, au moins deux grands projets s’imposent aux instances gouvernementales ayant accepté cette mission. Ma première suggestion consiste à doter le pays d’une véritable loi (algérienne) sur la gouvernance et la gestion de la performance publique. La deuxième suggestion vise une réforme profonde des établissements et programmes de formation, perfectionnement, professionnalisation, accompagnement, développement et recherche sur les compétences des hauts cadres et gestionnaires de la République algérienne.  En ce qui concerne ma première suggestion, si on constitutionnalise les rôles, fonctions et responsabilités des hauts fonctionnaires et gestionnaires de la République, ils deviendront légalement et moralement imputables des résultats obtenus dans le cadre de moyens et ressources alloués par l’État à leurs administrations et organismes. Ils ne diront plus jamais qu’ils «étaient de simples exécutants». Ils deviendront détenteurs d’une véritable force de voies et moyens. Il leur reviendra de facto de développer des plans stratégiques pour leurs unités et établissements publics, des plans annuels de gestion, des tableaux de bord de gestion et mesures trimestrielles de la performance… et trouver des solutions aux problèmes des citoyens dans le cadre des politiques et  programmes publics. En ce qui concerne ma deuxième suggestion, il faut réformer l’ENA et encourager les universités et les écoles publiques et privées à développer des programmes de formation appropriés au système national algérien de gouvernance publique. Le monopole de l’ENA et sa transformation en ENAMP, pour École nationale d’administration et de management public, doit être questionné par référence aux particularités institutionnelles algériennes. Osons donc faire de la future ENAMP et de ses concurrents universitaires des lieux de formation au métier de gestionnaire public, de perfectionnement des gestionnaires et développement des compétences publiques, d’accompagnement des institutions et établissements publics, de recherche sur la réalité des administrations algériennes et sur les perspectives de transformation administratives et organisationnelles. Les deux suggestions formulées ici sont mes options sur l’avenir de la gestion publique en Algérie. Elles paraîtront utopiques aux yeux de celles et ceux qui, depuis 1979, ont trop bu dans la coupe de la dérive institutionnelle vers un système de «tag aala man tag» !

Une réflexion est engagée par les autorités algériennes pour l’ouverture du capital de certaines entreprises publiques. A ce titre, vous admettez que «l’équation à résoudre en terme de partenariats, public-privé, est faite d’enjeux, de défis et de risques liés à la nature même des projets exécutés sous ce mode», mais aussi des intérêts qu’ils supposent. Dès lors, comment faire valoir l’intérêt national ?
L’intérêt national est dicté par des enjeux spécifiques à chacun des secteurs investis par l’action publique et par la pérennité de l’État algérien. D’un côté, les dirigeants du pays doivent être en mesure d’identifier les véritables enjeux qui justifieraient telles ou telles formes partenariales avec des entreprises privées nationales ou étrangères. Au-delà des sensibilités idéologiques exprimées et défendues par des responsables de partis et décideurs politiques, il est important de bien cerner les intérêts poursuivis par les États, les entreprises et les parties prenantes. Concrètement, devrait-on ouvrir le capital des entreprises publiques algériennes ou conclure des partenariats public-privé pour des raisons budgétaires, technologiques, sécuritaires, socio-économiques, scientifiques, commerciales… ? Dans le cas précis des entreprises énergiques, de transport aérien ou des institutions bancaires, le recours à des formes d'ouverture et de rapprochement public-privé ne doit être conçu que si les enjeux stratégiques sont cernés de manière objective sur la base de données probantes et par des experts algériens compétents et éthiquement irréprochables. Autrement dit, les autorités publiques doivent disposer d’études stratégiques pertinentes et d’analyses sectorielles approfondies afin d’évaluer les risques stratégiques et opérationnels encourus et d’identifier les défis que les gestionnaires publics doivent relever. C’est à ce prix que les opérateurs publics pourraient fixer des paramètres pertinents pour baliser des formes d’ouverture et de rapprochement public-privé qui garantissent à l’État ses intérêts et à la société civile son intérêt général, la préservation du bien commun et l’amélioration des services publics.


source: el moudjahid

Analyste: Bachir MAZOUZ

Professeur titulaire à l’ENAP-Réseau de l’Université du Québec, Bachir MAZOUZ est spécialisé dans les systèmes de gouvernance publique, la gestion stratégique, le pilotage de la performance des organ...

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