Algérie : A LA UNE ECONOMIE Industrie du machinisme et matériels agricoles Des dispositifs de soutien pour enrichir des firmes étrangères

  • 01 août 2017 / Actualité / 475 / Emerging Africa


Algérie : A LA UNE ECONOMIE   Industrie du machinisme et matériels agricoles Des dispositifs de soutien pour enrichir des firmes étrangères

Soutenir à outrance, de manière indirecte, avec de l’argent public, des machines fabriquées par des constructeurs étrangers de tous horizons, cela n’arrive qu’en Algérie, et ce n’est d’ailleurs pas une nouveauté, car notre pays se distingue par sa générosité sans bornes, surtout envers ses partenaires d’outre-frontières. Une énième preuve, hautement parlante, en est livrée, cette fois-ci, par la filière «très fertile» de l’industrie du machinisme agricole. Enquête.

Une moissonneuse-batteuse de marque Sampo et type Sac, à titre d’exemple, issue des usines du constructeur finlandais Sampo-Rosenlew, reviendrait aux agriculteurs à 2 951 700 DA, alors que son prix réel s’élève à 9 839 000 DA.

Dit autrement, la valeur de cette machine, importée en lots de pièces démontées, à en croire des sources bien au fait du secteur, étant soutenue par l’Etat à hauteur de 70%, soit 6 887 300 DA, et ce, dans le cadre du dispositif «Renouvellement de moissonneuses-batteuses», en vigueur depuis 2012, en vertu de la décision ministérielle de juin 2009 portant «mise en place du dispositif de soutien sur le Fonds national de développement de l’investissement agricole (FNDIA) pour l’acquisition d’équipements agricoles fabriqués localement».

Décision faisant suite aux instructions ayant pour objet le «soutien à l’écoulement des matériels agricoles de fabrication locale» que Abdelaziz Belkhadem, alors chef du gouvernement, avait données lors du Conseil interministériel du 6 août 2006. Il y sera convenu, à ce titre, d’un niveau de soutien de «40% pour les moissonneuses-batteuses, 25 % (tracteurs petit modèle), 30% (tracteurs modèle moyen), 35% (tracteurs grand modèle), 25% (autres matériels agricoles) et 60% pour la rénovation des moissonneuses-batteuses».

Seraient, ainsi, généreusement subventionnées, d’après des sources du secteur, des machines fabriquées à l’étranger, avant d’être démontées, puis assemblées en Algérie : «Depuis les années 1970, le complexe CMA de Sidi-Bel Abbès fabriquait des moissonneuses-batteuses sous licence Claas, grande marque allemande, autrement dit un parc national équipé à 100% Claas (8000 à
10 000 machines).

Après 45 ans de production, il s’est avéré, ou l’on s’était soudainement rendu compte, que cette machine n’était plus assez performante et qu’il faillait la remplacer. Il sera par conséquent décidé de se tourner vers le machinisme d’autres nationalités avec la conclusion, en 2010, d’un pseudo-partenariat avec Sampo, petite marque finlandaise, mettant en avant le prétendu objectif d’offrir aux agriculteurs des moissonneuses-batteuses plus robustes et technologiquement modernes aux fins de leur permettre d’optimiser leurs performances productives. C’est-à-dire des machines de haute technologie électronique, donc immaîtrisables en cas de panne et ne d’adaptant nullement ni à notre climat, ni à la culture de nos agriculteurs», s’offusquent nos sources, d’ex-cadres dirigeants à la défunte Société de gestion des participations, équipements industriels et agricoles (Equipag).

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«Pis, ajoutent-elles, en fait de partenariat algéro-finlandais, gagnant-gagnant, d’où naîtra la coentreprise entre CMA Sidi Bel Abbès, PMAT Alger (Production matériel agricole et trading) et Sampo avec 62% et 38% de parts du capital, il n’en fut rien. On se contente, en réalité, de l’assemblage de blocs ramenés dans des containers, en faisant payer une main-d’œuvre locale. Subventionner à hauteur de 5 millions de DA et plus une machine fabriquée en Finlande, une folle philanthropie dont font preuve, une fois encore, nos décideurs».
 

Des aides de l’état au profit des firmes étrangères !

Mieux, afin de booster les ventes de CMA Sidi Bel Abbès, dit autrement du constructeur finlandais Sampo, sera, par la suite, déployée une vaste campagne de séduction à l’endroit des milliers d’agriculteurs, des dizaines de CCLS (Coopérative des céréales et légumes secs) et des centaines de fermes pilotes intervenant dans la filière céréalière nationale, l’appât n’étant autre que le dispositif, fort tentant, dit «Renouvellement de moissonneuses-batteuses». La machine sera aussitôt actionnée, toujours d’après nos sources, aux fins «de chasser définitivement du paysage agricole la marque allemande Claas et faire place à sa rivale finlandaise Sampo».

Le procédé ? «Inciter les agriculteurs à adhérer au dispositif de renouvellement en cédant, pour ceux éligibles, leurs vieilles moissonneuses-batteuses (Class) aux trois entreprises publiques de récupération (Centre, Est et Ouest) avant de pouvoir bénéficier d’une machine flambant neuve, ultramoderne, grâce au soutien de l’Etat ; 60% au titre d’aide directe et 10% représentant la valeur de la ferraille récupérée, dispositif mis en route en juillet 2012», expliquent nos sources.

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Et pas que : pour assurer une meilleure distribution de ces machines finlandaises, poursuivent-elles, «de par son vaste réseau de CCLS, il sera également fait appel aux services de l’Office algérien interprofessionnel des céréales (OAIC) avec lequel sera signée une convention. Presque toute la production (500 unités/ an, portée au double à partir de 2013, grâce aux efforts consentis par Cherif Rahmani, alors ministre de l’Industrie, de la PME et de la Promotion de l’investissement), était cédée à l’OAIC.

Or, à peine 15%, si ce n’est moins, étaient utilisées. Il n’y a qu’à visiter les stocks des CCLS pour s’en rendre compte, à Annaba par exemple où 25 machines sont toujours parquées». Ce que nous confirmera, en partie, Khelil Rouaïnia, ex-président du conseil régional interprofessionnel de lait de Souk Ahras, région réputée pour sa vocation agro-céréalière (une superficie céréalière s’étirant sur plus de 140 000 ha et une production d’au moins 750 000 qx/an, en moyenne) : «Les agriculteurs de la filière céréalière utilisaient depuis bien des décennies les moissonneuses-batteuses allemandes Claas, fabriquées, sous licence, en Algérie. Il y a quelques années, ce sont les machines finlandaises Sampa qui ont fait surface. En termes relatifs, quelque 2000 machines ont été importées en 3 ans.

Environ la moitié a pu être écoulée. Donc, on a opté pour un dispositif de soutien et la récupération de vieilles machines pour liquider l’important stock de machines invendues que traîne l’entreprise publique importatrice. Le reste a été réparti à travers les CCLS qui assurent la prestation de services au profit des agriculteurs». Pour être éligible au dispositif «Renouvellement», explique ce grand exploitant agricole et éleveur de bovins, «il suffit de présenter la carte d’agriculteur avec le code céréale. Le soutien de l’Etat, suivant la facture, s’élève à 3 millions DA, au minimum, pour une Sampo qui coûte par exemple 7 millions de DA. L’aide directe de l’Etat étant de 40%, plus l’exonération de TVA (17%), donc 57% au total. Le reste à payer est donc de 3 millions de DA. Sur cette somme, l’agriculteur paye un apport personnel de 10%, soit 300 000 DA. Les 2,7 millions de DA restants sous forme de crédit s’étirant sur 120 mois».
 

Un dispositif de renouvellement suspect

Toujours à Souk Ahras, plus d’un d’agriculteur a visiblement été happé par le charme «fatal» de la finlandaise Sampo et le charisme de l’américain Massey Ferguson (tracteur) «made in Algeria». D’après les chiffres officiels de la DSA, rien que pour la période 2009-2014, environ 350 fellahs ont pu bénéficier de 360 millions de DA d’aides directes pour les besoins de renouvellement de leurs engins et l’acquisition de 200 tracteurs, 70 moissonneuses-batteuses, plusieurs dizaines de semoirs et charrues… tous de fabrication «locale».

Et qu’en est-il à Annaba ? El Watan-Economie s’est rendu à la CCLS (El Hadjar) où Farida Benkherrat, la directrice, était très explicite : «Pour encourager la mécanisation et la modernisation du travail agricole, l’Etat a mis en place nombre de dispositifs d’aide aux agriculteurs, dont celui relatif au renouvellement des moissonneuses-batteuses. En ce qui nous concerne, la CCLS qui couvre Annaba et El Tarf y a, à l’instar de nombre de fellahs, adhéré. Nous disposons de 24 machines et 4 sur les 10 en fin de vie, ont été, à ce jour, remplacées par des CMA-Sampo. Comme nous, les agriculteurs en sont d’ailleurs très satisfaits.

Quant à vous dire si ces machines sont fabriquées ou tout simplement assemblées en Algérie, cela ne relève pas de mes prérogatives, je suis un client, pas plus», s’est-elle contenté d’affirmer. Par contre, se réjouissait-elle, «je dois souligner que durant cette campagne 2016-2017, 300 moissonneuses-batteuses ont été mobilisées et une production exceptionnelle de blé a été réalisée : pas moins de 817 000 qx entre Annaba et El Tarf ont été collectés contre 513 000 qx l’an dernier. C’est un record jamais atteint depuis bien des décennies.

Des pics de 82 qx/ha ont pu être obtenus, la moyenne étant de 25 à 30 qx/ha, alors que précédemment le rendement était d’à peine 18 qx/ha, en moyenne.». Quasi même son de cloche du côté de la Direction des services agricoles d’Annaba (DSA) : «A notre connaissance, les moissonneuses-batteuses Sampo sont fabriquées localement. Le taux d’intégration n’est pas négligeable. A ce jour, une douzaine d’unités neuves ont été acquises par les agriculteurs ayant adhéré au dispositif de soutien qui concerne les machines vétustes (plus de 15 ans d’âge).

A Annaba, la filière compte 71 moissonneuses-batteuses, 1216 tracteurs, 594 semoirs mécaniques, 1440 manuels, 2426 machines laboureuses, 605 faucheuses, etc.», a indiqué, lors d’une entrevue, Mohamed Kherroubi, le DSA. Pour sa part, vantant les vertus de la Sampo, un haut responsable de la Banque des agriculteurs (BADR), affirmera : «Ce dispositif de renouvellement est plus que bénéfique, surtout lorsque l’on sait que les vieilles machines Claas faisaient perdre aux fellahs jusqu’à 25 à 30% de grains durant la moisson ; la production céréalière nationale s’en trouve amputée du même volume, alors qu’avec ces nouvelles machines dotées de technologie récente, ces pertes pèsent 5 à 6 fois moins. Pour preuve, cette année, les moissons ont atteint un niveau jamais égalé à Annaba.»
Toutefois, crise financière oblige, ce dispositif après avoir été gelé pendant des mois, a subi, en mars dernier, de profondes modifications.

En effet, précise M. Kherroubi, le niveau des subventions a été revu à la baisse, non sans l’instauration d’un prix de référence.
La décision du ministère de l’Agriculture, du Développement rural et de la Pêche n° 283 du 15 mars 2017, limitant ainsi les aides sur Fonds national de développement agricole à «45%, à titre individuel, et 50%, à titre collectif, calculé à partir du prix de référence, soit 9 959 800 DA, pour l’acquisition de moissonneuses-batteuses fabriquées localement dans le cadre du programme Renouvellement». Aussi, le postulant à l’acquisition d’une machine neuve bénéficie d’un soutien de 10% du prix de référence, à la charge de la PMAT.

Au total, 1000 moissonneuses-batteuses sont concernées par le dispositif «Renouvellement» version mars 2017. Tout cela pour aboutir à quoi ?

Améliorer surtout les performances en termes de production céréalière, et atteindre zéro importation à l’horizon 2019 dans un pays qui, jusqu’à 2016, pouvait couvrir moins de 30% de ses besoins, figurait dans le «Top 5» des importateurs de blé, raflant, bon an mal an, environ 5% de la production céréalière mondiale. 

Naima Benouaret

source: EL Watan

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